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Entre penser et faire

Le refus de choisir
Entre penser et faire
Photo by Alexander Kirov / Unsplash

Il existe un territoire que peu explorent sérieusement, celui où pensée et action se rencontrent sans se dissoudre l'une dans l'autre.

D'un côté, les penseurs qui théorisent sans construire. Ils produisent des concepts élégants, des modèles sophistiqués, des analyses brillantes qui ne changent rien au réel. De l'autre, les faiseurs qui agissent sans réfléchir. Ils exécutent, ils livrent, ils produisent mais sans boussole, sans discernement, sans capacité à corriger le cap quand la tempête arrive.

Entre les deux, un vide. Ce territoire reste largement sous-exploré. Peu acceptent la tension que cela impose, celui de penser assez profondément pour agir utilement, agir assez concrètement pour tester la pensée.

Ce blog refuse ce faux choix. Il explore le territoire de la praxis, ni théorie désincarnée, ni pragmatisme aveugle. Ce territoire a un nom depuis Aristote : c'est celui de l'action qui porte en elle sa propre fin, qui transforme celui qui la pratique autant qu'elle transforme le monde.

Pour tenir dans ce territoire, il faut travailler quatre dimensions simultanément. C'est ce que font les quatre piliers de ce blog : Intelligences, Action, Pouvoir, Intime. Ces quatre dimensions ne sont pas arbitraires. Elles correspondent aux quatre tensions réelles de qui veut construire durablement dans le monde contemporain.

Intelligences : penser malgré la complexité

On ne peut agir utilement que sur ce qu'on comprend profondément. Mais comprendre, aujourd'hui, est devenu extraordinairement difficile.

La rationalité des choses humaines ne relève ni de la connaissance théorique pure ni d'un savoir-faire technique. Elle demande autre chose : la capacité à penser clairement dans des environnements où aucune procédure ne dicte la réponse, où aucun algorithme ne peut trancher à notre place.

Herbert Simon l'avait posé en 1947 : nous ne décidons jamais de façon optimale. Nous décidons de façon "satisfaisante", en fonction de l'information disponible, du temps dont nous disposons, et des capacités cognitives qui sont les nôtres à un instant donné. Cette rationalité limitée n'est pas un défaut, c'est une condition structurelle de l'existence humaine.

Un dirigeant face à une décision stratégique n'a jamais toutes les données. Il ne peut pas attendre d'avoir toutes les réponses. Il doit juger avec ce qu'il a, maintenant, en assumant l'incomplétude radicale de sa position. C'est exactement ce que Simon décrivait : nous ne cherchons pas l'optimal, nous cherchons le satisfaisant, ce qui est assez bon compte tenu du contexte.

Cinquante ans plus tard, Kahneman et Tversky ont cartographié nos biais cognitifs, ces raccourcis mentaux qui nous font systématiquement mal évaluer les probabilités, surestimer notre compréhension, sous-estimer l'incertitude. Et aujourd'hui, l'intelligence artificielle vient compliquer encore l'équation : elle calcule plus vite que nous, explore plus de scénarios, détecte plus de patterns mais elle ne nous dit jamais ce qui compte. Elle produit des probabilités. Nous devons produire du sens.

C'est pour explorer ce terrain que ce blog consacre un pilier entier à Intelligences. Pas pour célébrer l'intelligence comme capacité abstraite, mais pour travailler sérieusement la question : comment penser mieux dans des environnements où les réponses ne sont jamais évidentes ? Comment construire des modèles mentaux robustes ? Comment gérer nos biais ? Comment décider quand aucune donnée ne peut trancher ?

La curiosité n'est pas un luxe intellectuel. C'est une discipline de gouvernance, celle qui permet de rester lucide quand tout pousse à l'arrogance de ceux qui croient savoir, ou à la paralysie de ceux qui attendent la certitude.

Action : construire malgré l'incertitude

Mais penser ne suffit pas. Les idées qui ne produisent pas de résultats sont des illusions. Il faut transformer l'intention en réalité, la vision en exécution, la stratégie en opération quotidienne.

Et c'est là que tout se complique. Parce qu'on ne construit jamais dans des conditions idéales. On construit dans l'incertitude, sous contrainte, avec des moyens limités, des équipes imparfaites, des contextes qui changent en permanence.

On observe souvent dans les organisations une tendance à multiplier les expérimentations sans jamais les industrialiser. On teste, on pilote, on lance des proof of concepts et puis on laisse mourir. Pourquoi ? Parce qu'on n'a pas de systèmes pour transformer l'intention en exécution durable. On sait lancer, on ne sait pas faire tenir. On célèbre le génie créatif, on néglige l'infrastructure invisible qui permet à une idée de survivre au-delà de l'enthousiasme initial.

Le problème n'est jamais le manque d'idées. Le problème, c'est l'absence de systèmes robustes pour traduire l'idée en résultat. Des frameworks opératoires. Des processus de validation. Des mécanismes de gouvernance qui clarifient qui décide, qui valide, qui porte le risque. Des pipelines qui transforment l'intention en routine, la routine en habitude, l'habitude en culture.

L'exécution n'est pas une simple question d'efficacité opérationnelle. C'est une question de gouvernance. Comment maintenir l'alignement entre intention stratégique, moyens mobilisés et effets produits ? Comment éviter que la machine ne dévore la vision ? Comment industrialiser sans bureaucratiser ?

C'est pour cette raison que ce blog consacre un pilier entier à Action. Construire, c'est accepter la friction du réel. C'est avancer brique par brique, avec persévérance et pragmatisme. Ce n'est pas glorieux. Mais c'est ce qui sépare ceux qui parlent de ceux qui font.

Pouvoir : naviguer sans naïveté pour maximiser l'impact

Mais il y a une dimension qu'on préfère souvent taire. Les projets n'échouent pas seulement par défaut de pensée ou d'exécution. Ils échouent aussi parce que le pouvoir existe, qu'on le reconnaisse ou non.

Michel Crozier et Erhard Friedberg l'ont montré dans les années 1970 : la zone d'incertitude est consubstantielle à tout système de gouvernance. Elle n'est pas un bug, c'est une feature. Partout où il y a incertitude, il y a asymétrie d'information. Et partout où il y a asymétrie, il y a pouvoir.

Qui maîtrise l'information détient un levier sur l'organisation. Qui contrôle les ressources contrôle la capacité à agir. Qui définit les critères de succès définit ce qui compte. Ces dynamiques sont rarement explicites. Elles sont souvent niées. Mais elles structurent tout.

Les organisations ne sont jamais des espaces neutres où la meilleure idée l'emporte naturellement. Elles sont traversées par des rapports de force, des stratégies d'influence, des jeux de territoires. Comprendre ces dynamiques n'est pas cynique, c'est lucide. C'est même indispensable si l'on veut créer de la valeur durable sans se faire broyer par les mécanismes institutionnels.

Le pouvoir est un sujet légitime. Le traiter comme tel n'est ni manipulation ni machiavélisme, c'est simplement reconnaître que gouverner, c'est aussi naviguer. Et naviguer demande de voir les courants, pas seulement la destination.

C'est pour cette raison que ce blog consacre un pilier entier à Pouvoir. Lire les asymétries. Comprendre qui décide vraiment. Jouer le jeu institutionnel avec discernement, sans naïveté ni compromission. Maximiser l'impact sans perdre son intégrité.

Intime : tenir dans le temps sans se perdre

Mais tout cela a un prix. Derrière chaque décision, il y a un humain qui la porte. Et qui s'use.

  • 83% des dirigeants ressentent un sentiment de solitude lié à leur activité professionnelle.
  • 63% des dirigeants de PME se disent stressés au quotidien.
  • 42% ont déjà songé à tout abandonner.

Ces chiffres ne sont pas anecdotiques. Ils révèlent une réalité massive : décider sous incertitude radicale, en permanence, sans filet, ça use. Personne ne parle du coût invisible. La fatigue cognitive qui s'accumule. L'épuisement émotionnel qui s'installe. Le doute qui revient, même après des années. Le syndrome de l'imposteur qui persiste malgré les succès.

Ce sentiment permanent de décider dans le brouillard, sans jamais être sûr, sans jamais pouvoir se reposer entièrement sur les outils, aussi sophistiqués soient-ils. Cette solitude décisionnelle qui s'aggrave à mesure que les enjeux montent. Cette impression de porter un poids que personne d'autre ne voit vraiment.

Et ce n'est pas seulement la charge mentale. C'est aussi la question de l'alignement. Comment rester cohérent entre ce qu'on fait et ce qu'on est ? Comment maintenir sa clarté de jugement en pleine tempête ? Comment gérer son propre stress, réguler ses émotions, préserver sa capacité à penser clairement quand tout s'accélère ?

Comment préserver l'amour, le bonheur, la présence (tout ce qui compte vraiment) quand tout pousse à l'urgence, à la performance, à la surenchère ? Comment durer sans se dissoudre dans la fonction ? Comment tenir sans se perdre ?

La gouvernance a un coût humain. Diriger, c'est porter. Et porter, ça épuise. On ne peut construire durablement que si on tient dans le temps. Et on ne tient dans le temps que si on reste aligné avec ce qui compte vraiment.

C'est pour cette raison que ce blog consacre un pilier entier à Intime. Ce que le fait de décider et diriger produit intérieurement chez celles et ceux qui portent le poids. La tenue dans le temps. L'alignement personnel. La cohérence entre ce qu'on fait et ce qu'on est. Les conditions humaines de la durée, là où la performance seule ne suffit plus.

Parce que sans cela, tout le reste s'effondre. On peut penser clairement, agir efficacement, naviguer habilement et se perdre quand même. L'excellence sans alignement est une impasse.

Pourquoi ce blog existe

Revenons au point de départ. Ces quatre piliers ne sont pas quatre sujets séparés qu'on pourrait traiter indépendamment. Ce sont quatre facettes d'un même problème : comment rester lucide, efficace et aligné quand on porte le poids de décisions dont les conséquences dépassent nos capacités de calcul, notre horizon temporel et notre stabilité psychique ?

On ne peut améliorer sa gouvernance opérationnelle sans affronter ses biais décisionnels. On ne peut piloter efficacement sans lire les rapports de force. On ne peut tenir dans la durée sans accepter ce que cela coûte intérieurement. Ces quatre dimensions forment un système. On ne peut travailler l'une sans les autres.

Ce blog n'est pas un espace de solutions clés en main. C'est un laboratoire de lucidité. Son ambition est simple : offrir des points de repère à celles et ceux qui refusent la naïveté technologique ET le cynisme désabusé. À celles et ceux qui veulent relier la pensée et l'action. À celles et ceux qui portent le poids de décider, et qui cherchent à le faire avec discernement.

Vous y trouverez des essais pour explorer les concepts en profondeur, des méthodes et frameworks pour passer à l'action, des analyses de cas concrets pour voir comment tout se joue dans des situations réelles. L'objectif n'est pas de fournir des recettes. Il est de proposer des points de repère pour penser et décider plus clairement.

On ne peut construire durablement que ce qu'on comprend profondément. On ne peut comprendre utilement que ce qu'on construit réellement. Le reste est question d'alignement.

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