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Prologue – Un nouveau pacte pour 2026-2027

Prologue – Un nouveau pacte pour 2026-2027
Photo by ricardo frantz / Unsplash

La République française ne souffre pas d’un déficit d’idées mais d’un effondrement de la parole donnée. Les élections de 2026–2027 seront capitales, un test de crédibilité pour la démocratie elle-même.


La démocratie française vacille dans le silence. Ce n’est plus seulement les éclats des scandales qui secouent nos institutions : c’est l’agacement, l’usure et le glissement vers l’indifférence. Le mur de confiance a commencé à se fissurer depuis longtemps. Aujourd’hui, les fissures sont visibles partout.

Ces crises ne sont plus des accidents, elles sont devenues le régime permanent de notre vie politique. La défiance, l’abstention, les promesses trahies et les affaires à répétition ne sont que les symptômes d’une maladie plus profonde, celle de la perte de crédibilité de la parole donnée. Nous ne croyons plus à ce que l’on nous dit. Et pire : nous ne croyons plus que celui qui parle tienne à ce qu’il promet.

Quand la défiance devient régime

Pendant longtemps, la République a tenu sur un pacte implicite : les citoyens acceptaient les efforts, les réformes, les lenteurs, parce qu’ils croyaient en ceux qui les dirigeaient. L’autorité venait de la confiance, pas de la peur. Aujourd’hui, ce lien est rompu. Gouverner consiste moins à agir qu’à paraître agir. Il ne s’agit plus de convaincre, mais de communiquer. Ce basculement n’est pas qu’un défaut de style mais une mutation de la représentation.

Cette dérive de la parole publique vers la mise en scène a été remarquablement décrite par la philosophe Nadia Urbinati dans Democracy Disfigured (Harvard Press, 2014). Elle montre comment nos démocraties ont peu à peu confondu la représentation politique avec sa performance médiatique. Les élus ne se perçoivent plus comme des mandataires, mais comme des acteurs de leur propre image. L’électeur, lui, devient spectateur d’un récit politique sans conséquences. La “disfiguration” dont parle Urbinati n’est pas une métaphore : elle décrit la transformation du citoyen en public, et du débat en spectacle. La politique se vide de substance à mesure qu’elle se remplit de scénographie. La France illustre ce glissement : le pouvoir n’est plus jugé sur ce qu’il fait, mais sur la manière dont il se raconte.

Le citoyen, lui, s’est accoutumé à la déception. Il lit un programme électoral comme on parcourt une brochure publicitaire : avec le sentiment que tout cela n’engage à rien. Plus de promesses, seulement des slogans. Plus de réformes, seulement des postures. Plus de convictions, seulement des éléments de langage. Ce n’est pas un simple malaise, les indicateurs convergent. Dans le baromètre de la confiance politique (CEVIPOF / OpinionWay, 2025), seuls 26 % des Français déclarent avoir confiance dans la politique. Le sentiment dominant devient la méfiance (45 %), la lassitude (40 %) ; la démocratie est perçue comme mal fonctionnant par 71 % des sondés (OpinionWay). Ces chiffres jamais vus à un tel niveau d’alerte ne sont pas des anomalies passagères mais des signaux d’urgence.

Du côté local, le phénomène s’accélère de façon symptomatique : entre juillet 2020 et mars 2025, 2 189 maires ont démissionné, soit près de 6 % du total des maires élus. On observe une moyenne de 40 démissions par mois, un rythme inédit dans l’histoire municipale récente (Rapport AMF Juin 2025). Chaque jour semble apporter son lot de départs, d’édiles usés, d'hommes et de femmes politique découragés : “Il ne se passe plus une journée sans qu’un élu démissionne”, remarque Martial Foucault, auteur du rapport. Ces retraits massifs ne résultent pas simplement d’un épuisement individuel, ils sont le symptôme d’une fatigue démocratique collective, d’une crise de légitimité qui gagne les strates les plus proches des citoyens.

Mais il ne s’agit pas seulement d’un malaise local. La confiance dans les institutions nationales s’effrite aussi. L’Assemblée nationale n’inspire plus que 24 % de confiance, le gouvernement 23 % (Baromètre CEVIPOF 2025). Le fossé entre la marche des promesses et les actes creuse un vide dans lequel la parole publique ne pèse plus.

La Banque de France elle-même le souligne : “La multiplication des annonces médiatiques non suivies d’effets, la prolifération des plans et des objectifs rarement priorisés et souvent contradictoires, c’est cela qui mine l’action publique et rend nos concitoyens si sceptiques” (Publication Banque de France 12/2024). Selon l’OCDE, dans son étude Panorama des Administrations Publiques 2023, seuls 32 % des Français déclarent “faire confiance à leur gouvernement” contre 49 % en moyenne dans les pays membres. La France se situe au 29e rang sur 38, au niveau du Mexique ou de la Grèce. Ces chiffres ne sont pas qu’une statistique, ils mesurent le sentiment d’un pays où la parole publique ne vaut plus garantie.

Cette fragilité est entretenue par une succession de reniements. Or, autrefois la République a déjà su s’adosser à une ligne morale explicite. Jules Ferry, Jean Jaurès ou Léon Blum incarnaient cette idée simple : gouverner, c’est d’abord rendre des comptes à la conscience publique. De Gaulle, en fondant la Ve République, en appelait à la “grandeur” comme devoir moral, non comme posture. Ce n’était pas la pureté qui les rendait exemplaires, mais le sens de la responsabilité devant l’Histoire. Aujourd’hui, ce lien entre autorité et probité s’est rompu : la fonction a survécu, la morale a disparu. Ce qui compte en apparence, ce n’est plus ce qu’on dit, mais ce qu’on ne fait pas. 

Pierre Rosanvallon, dans La Légitimité démocratique (2008), décrivait déjà ce paradoxe : la défiance n’est plus un accident mais l’une des formes constitutives de la démocratie. Il appelle cela la “contre-démocratie” : vigilance, soupçon, exigence de contrôle. Si cette défiance critique est une force lorsqu’elle pousse à la transparence, elle devient poison lorsqu’elle s’installe sans contrepartie de confiance. La société française vit désormais dans ce déséquilibre : un excès de surveillance, un déficit de croyance, une défiance devenue fatale.

Notre démocratie en 2025 n’est plus une confiance accordée, elle est un pari risqué. Et quand on juge trop souvent les élus comme “tous pourris”, on en arrive à désinvestir l’action politique. La République fonctionne encore, mais elle ne convainc plus. Ses institutions tournent, les élections se succèdent, les discours se répètent. Elle survit à crédit, sur la foi d’institutions solides mais vidées de substance, comme une montre dont le ressort tourne encore, mais dont on ne croit plus à l’heure.

De l’habitude de la crise à l’illusion de cohérence

Voilà le vrai danger : non pas la crise, mais l’habitude de la crise. Nous avons normalisé le mensonge comme méthode de gouvernement, la contradiction comme principe, et l’amnésie comme réflexe. Le citoyen ne s’étonne plus : il soupçonne d’avance. Il doute par principe. Il vote par défaut, ou ne vote plus du tout. Et quand il ne vote plus, il manifeste. Quand il ne manifeste plus, il s’indigne sur les réseaux. La démocratie, vidée de sa foi civique, se survit dans un flux d’émotions instantanées. On proclame l’urgence écologique, mais on subventionne le kérosène. On jure la rigueur budgétaire, mais on distribue des chèques électoraux. On promet la morale publique, mais on réélit des condamnés.

Cette contradiction permanente ne choque plus. Elle amuse et fait partie du folklore national. Elle nourrit un humour noir collectif, celui d’un peuple qui a fait de la résignation une élégance. À force de s’indigner sans conséquence, le pays s’est accoutumé à la comédie. La défiance, elle, s’est nourrie d’elle-même, génération après génération.

On promet beaucoup → électeurs séduits → On ne livre pas → désillusion → Le cynisme gagne →  on ne croit plus à la parole publique → On s’abstient ou on vote extrême → la légitimité vacille.

On recommence la boucle, plus vite, plus brutalement. 

Cette spirale n’est pas qu’une métaphore. En 2017, le “dégagisme” avait servi d’exutoire à une colère contenue ; cinq ans plus tard, les mêmes causes ont produit l’abstention massive. Les Gilets jaunes, puis les cortèges contre la réforme des retraites ont traduit une colère civique devenue colère contre le politique lui-même. À chaque mandat, la déception précède le bilan et chaque alternance ressemble moins à une respiration qu’à une rechute.

La France n’alterne plus ses gouvernants, elle alterne ses désillusions,  comme une centrifugeuse : plus elle tourne, plus elle écrase toute substance démocratique. Et dans ce vide, quelque chose d’inquiétant s’installe : le besoin de cohérence. Non pas celle des idées, mais celle de l’ordre. Quand les citoyens cessent de croire à la parole, ils finissent par préférer le commandement. C’est là que la tentation autoritaire trouve son terrain. Le désarroi démocratique crée le désir d’un pouvoir qui tranche, décide, impose. Et c’est dans ce sillage qu’émergent les extrêmes. Non pas parce qu’ils offrent une vraie alternative, mais parce qu’ils promettent, ou feignent de promettre, une cohérence apparente. Ce réflexe n’est pas propre à la France mais le mouvement général des démocraties fatiguées.

Selon Freedom House 2024, la France demeure classée parmi les “démocraties libres”, mais recule pour la cinquième année consécutive sur l’indicateur de participation civique (Freedom House 2024). Le rapport V-Dem 2023 ((Rapport V-Dem 2023 - Université de Göteborg) parle d’une “fatigue démocratique” partagée par la plupart des pays européens qui lie la confiance civique en recul, le désengagement électoral et la montée des logiques populistes. Ailleurs en Europe, le discours du “Nous disons, nous faisons” séduit parce qu’il paraît efficace. En Hongrie, en Turquie, en Russie, les dirigeants ne promettent pas la liberté : ils promettent l’ordre. Et ils tiennent parole. Mais cette cohérence est un piège. Elle ne repose pas sur la vérité, mais sur la peur. Elle n’unit pas le peuple, elle le soumet. L’illusion d’efficacité remplace la confiance. Et dans des démocraties lassées, même la tyrannie finit par sembler logique.

Cette fatigue du politique n’est pas neuve, Tocqueville l’avait vu venir. Quand les citoyens cessent de croire que leur voix compte, ils délèguent, puis se désengagent. L’État prend toute la place, les individus se retirent. Ce n’est pas la tyrannie, c’est la paralysie. Une servitude douce, consentie, administrée par l’indifférence. Ce que Rosanvallon voyait comme un signe de vitalité démocratique (la défiance), Tocqueville l’aurait sans doute lu comme le début du renoncement.

Car la cohérence proclamée n’est pas l’efficacité réelle. Un régime peut se dire fort et ne produire que la peur. Derrière la façade de l’ordre, s’installent la violence institutionnelle, la censure, l’inégalité, la dépossession. La sécurité ne compense pas la perte de liberté, pas plus que la discipline ne remplace la confiance. En France, ce basculement n’est pas hypothétique, il est déjà à l’œuvre dans la perte d’épaisseur de la parole publique. On aime croire que les institutions protègent, que la tradition républicaine immunise mais quand l’État cesse de s’obliger à rendre compte, l’autorité devient le dernier recours d’un peuple qui ne croit plus aux mots.

Aucune constitution n’est un vaccin contre la lassitude civique, une démocratie peut mourir sans putsch ni censure ; il suffit qu’elle s’épuise.

La promesse d’un nouveau pacte 2026-2027

La France en vit les prémices : institutions mécaniques, débats circulaires, indignations rituelles. Les citoyens désertent les urnes, mais pas le jugement moral. Ils continuent à observer, à commenter, à moquer mais plus à espérer. Et pourtant, sous la couche de cynisme, quelque chose résiste : une attente. Elle s’est déjà exprimée trois fois en 40 ans. En 1981, 2007 et 2017, les Français croyaient voter pour un changement moral : remettre la probité au cœur du pouvoir, réconcilier la parole et l’acte. Ces trois séquences sont un échec de la promesse de réconciliation entre éthique et pouvoir, suivie du retour des vieux réflexes.

1981, c’était l’idée que la gauche au pouvoir porterait la morale de la justice sociale et du désintéressement républicain. Mais la logique d’appareil a vite repris le dessus : la fidélité aux alliés, les équilibres internes, la technostructure. Le rêve d’une gauche morale s’est effrité dans la gestion.

2007, c’était la revanche de la “droite morale”, celle du mérite et du travail. Sarkozy promettait la “République irréprochable”. C’est devenu une République clivée et affairiste, où la morale publique s’est dissoute dans la communication permanente.

2017, enfin, s’annonçait comme une rupture générationnelle : “ni droite ni gauche”, la promesse d’un renouvellement par le centre et la transparence. Six ans plus tard, le malaise s’est inversé : la verticalité, la défiance et le soupçon d’arrogance ont remplacé l’enthousiasme initial.

Ces échecs ont un fil rouge, celui qui vise à moraliser sans vraiment institutionnaliser. Les promesses reposaient sur des hommes, peu sur des règles. Les symboles ont remplacé les mécanismes. Tant que la morale publique dépendra de la vertu individuelle et non de structures de contrôle, elle sera vouée à retomber. 

Certains diront que la morale n’a pas sa place dans le monde réel. Que les contraintes budgétaires, la guerre, la complexité institutionnelle imposent le compromis permanent. Que la vertu est un luxe de pays en paix. Mais c’est précisément dans ces périodes de tension que les principes comptent le plus. Les démocraties qui tiennent ne sont pas celles qui promettent le plus, mais celles qui rendent des comptes, même sous pression. L’argument du “réalisme” est souvent le masque de la résignation, il justifie l’incohérence au nom du possible, jusqu’à faire de la faiblesse une méthode. La vraie responsabilité politique n’est pas de céder au réel, mais de le structurer moralement. Les contraintes n’abolissent pas la probité, elles la rendent non négociable. 

Dans ce cadre, les échéances de 2026 et 2027 ne sont pas de simples dates dans un calendrier électoral (Municipales et Européennes en 2026 puis Présidentielle et Législatives en 2027). Ce sont des carrefours. Elles diront si la France continue à jouer la comédie démocratique ou si elle décide de redevenir sérieuse. Si elle assume encore la vertu de façade, ou si elle se réarme moralement. De Ferry à De Gaulle, en passant par Blum, la République n’a jamais été qu’un exercice d’équilibre entre idéal et responsabilité. Tous savaient que la parole publique n’est pas un outil de conquête, mais un contrat moral. Leur héritage n’est pas à célébrer, il est à réactiver. 

L’époque ne réclame pas des promesses neuves mais des devoirs anciens car la République ne tient pas sur la force mais sur la parole. Ce fil fragile, tendu entre le dire et le faire, entre la promesse et la preuve, c’est celui de la confiance. Quand il casse, on ne le répare pas avec des slogans, on le répare avec des institutions qui contraignent, des garde-fous qui protègent, des pratiques qui obligent. La confiance n’est pas une émotion à raviver, c’est une architecture à concevoir. Et toute architecture commence par ses fondations : 

  • Exemplarité obligatoire : redonner à la probité sa valeur contraignante.
  • Cohérence vérifiable : aligner la parole et les actes par des mécanismes publics.
  • Transparence radicale : faire la lumière sur les élus, sans voyeurisme ni opacité.
  • Culture politique retrouvée : enseigner et vivre la République au quotidien.
  • Contre-pouvoirs réels : rendre leurs crocs à ceux qui surveillent le pouvoir.

C’est à cette reconstruction que cette série invite. Non pour rêver d’une République idéale, mais à rebâtir la nôtre, pierre après pierre, pour qu’elle redevienne crédible, habitable et fière d’elle-même. 

Cinq exigences, cinq textes à venir, cinq manières de prouver qu’une démocratie ne se sauve pas par la ferveur, mais par la méthode, celle de la parole publique qui engage. En s’appliquant à cette rigueur simple qu’avaient nos instituteurs et nos résistants : ce qu’on dit, on le fait. Ce qu’on ne fait pas, on l’explique. Et si l’on trahit sa parole, on s’en va. 

Que cela redevienne le maître mot car au fond, nous n’attendons pas des miracles, seulement des faits. 

Une République adulte capable de tenir parole. 

Le reste n’est que mise en scène.

➡️ La série s’ouvre ici. Dans chaque article, je veux montrer comment ces cinq exigences peuvent devenir des preuves vivantes que la France est ce qu’elle prétend être, un laboratoire des évolutions démocratiques.

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