Mercredi soir, Amadeus au Théâtre Marigny. Un peu plus tôt dans la journée, l'exposition de mon amie Maud Louvrier Clerc qui travaille sur l’identité, l’interdépendance et l’empreinte du vivant en reliant art, sciences et spiritualité. Deux chocs qui posent, sans le dire, la même question à quelqu'un qui passe ses journées à prompter, itérer, déployer et à s'émerveiller de ce que les intelligences artificielles changent dans notre monde contemporain.
On s'attend au débat habituel « l'IA va-t-elle remplacer les artistes ? »
Réponse convenue, sujet clos.
Ce qui m'a interrogé, c'est la facilité avec laquelle on réduit une œuvre à son résultat. Un tableau, c'est ce qu'on voit. Une partition, c'est ce qu'on entend. Un prompt, c'est ce qu'on obtient. Mais qu'est-ce qu'on perd quand on évalue la création uniquement par ce qu'elle produit ?
Car je crois que c'est bien de cela qu'il s'agit. Un prompt produit un output et l'output est jugé par sa qualité perçue. Le discours ambiant se concentre là-dessus : « c'est bluffant », « on ne fait plus la différence », « c'est de l'IA ça ? » en mème sur votre messagerie instantanée préférée. Tout est organisé pour que le processus disparaisse et que le résultat compte sans que le chemin pour y arriver soit dévoilé.
Au théâtre, Salieri regarde Mozart. Dans cette pièce, Shaffer raconte Salieri dévoré par la jalousie du génie musical de Mozart. Ce qui m'a frappé, vu depuis 2026, c'est l'intensité du travail, la passion qui consume, le corps qui s'use au service d'une chose que lui-même ne maîtrise pas tout à fait. Le génie dépeint ici tient dans la traversée, l'acharnement, le doute, l'obsession mais surtout le travail.
Le travail de Maud emprunte un autre chemin. Ses pièces sont des accumulations de choix portées par un regard que personne d'autre ne possède. Le sens caché dans chaque œuvre porte la trace d'un processus que l'artiste a vécu. Les émotions, l'attention aux matériaux, les résonances entre les projets : tout cela suppose quelqu'un qui voit les choses d'une certaine façon, et qui a mis du temps, beaucoup de temps, à transformer cette vision en forme. Promptez Nanobanana avec les mêmes mots-clés et vous obtiendrez un résultat plausible mais vous n'obtiendrez pas ça : le temps passé à chercher, les impasses, le regard qui a fini par trouver.
Une étude parue dans Advanced Science en mars 2026 mesure, sans le nommer ainsi, exactement cet écart. Même entraînée sur les productions créatives de participants humains, les IA conservent un écart mesurable en créativité visuelle. L'écart se réduit quand un humain guide le modèle. Il persiste quand le modèle opère seul, l'IA n'a pas de raison de faire ce qu'elle fait et c'est ce qui rend ses résultats interchangeables.
La logique tech valorise ce qui scale. C'est sa force, et dans la plupart des organisations, le processus n’a aucune valeur. Seul le résultat compte. Et c’est souvent rationnel. Le théâtre vivant, l'art plastique, l'artisanat d'exigence proposent l'inverse exact : un processus qui prend du temps, une présence qu'on ne duplique pas, un regard qu'on ne délègue pas. La valeur réside dans ce qu'il a fallu traverser pour arriver au résultat. Quiconque arbitre aujourd'hui sur l'automatisation d'une fonction créative gagnerait à se demander où se situe la valeur dans le résultat, ou dans ce qu'il a fallu traverser pour y arriver.
On peut automatiser la production d'un résultat. On ne peut pas automatiser la traversée qui lui donne sa densité. Le processus EST le produit. 15 ans de travail acharné, contraint, structuré, exigeant pour Mozart ou 20 ans de passion et de recherche pour Maud, c'est ce qui leur donne leur regard sur les choses, sur le vivant, leur empreinte. L’automatisation pourrait détruire ce qui fait la valeur… sans que personne ne s’en rende compte.
Reste la question que ma soirée laisse ouverte. Si tout ce qui peut être compressé finit par l'être, si tout ce qui peut être répliqué perd sa rareté, alors ce qui ne scale pas, le lent, le singulier, le présent, sera peut-être ce qui, dans dix ans, comptera le plus. À condition d'accepter que certaines choses prennent du temps.
Références:
- « Amadeus », Théâtre Marigny, pièce de Peter Shaffer, adaptation et mise en scène Olivier Solivérès
- Maud Louvrier Clerc - Segolène Brossette Galerie
- Rodriguez-Fornells et al., « Stable Diffusion Models Reveal a Persisting Human–AI Gap in Visual Creativity », Advanced Science, 2026
